SPINOZA ET LA JOIE ACTIVE > Texte de Jean-Yves METAYER ROBBES
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« Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » Éthique III, Proposition VI
Cette proposition, l’une des plus célèbres de l’Éthique, est le cœur battant de la pensée spinoziste.
Spinoza l’appelle le CONATUS : l’effort primordial par lequel toute chose, pierre, plante, animal ou être humain, tend à persévérer dans son existence et à accroître sa puissance d’être. Ce n’est pas une volonté consciente, encore moins un instinct de survie égoïste ; c’est une force ontologique, une affirmation vitale qui traverse tout le réel.
Et c’est précisément dans cet effort que naît la joie active. Pour Spinoza, la joie (laetitia) n’est pas un sentiment agréable parmi d’autres. Elle est le passage d’une perfection moindre à une perfection plus grande, l’augmentation de notre puissance d’agir.
Quand nous passons d’une tristesse (diminution de puissance) à une joie, nous ne recevons pas simplement du plaisir : nous devenons plus vivants, plus réels, plus pleinement nous-mêmes.
La joie passive vient des causes extérieures (un compliment, un cadeau, une victoire).
La joie active, elle, naît de notre propre compréhension, de notre propre puissance : elle est la joie de la raison qui se connaît elle-même et connaît Dieu (c’est-à-dire la Nature) avec une clarté toujours plus grande.
D’où vient donc cette « joie en nous » ?
Elle est cette pépite lumineuse, cette gemme enfouie au plus intime de notre être. Une étincelle qui ne demande qu’à persévérer, à rayonner, à grandir.
Elle est le conatus lui-même en tant qu’il se fait conscience et amour. Elle sommeille parfois, étouffée par les affects tristes (peur, haine, envie, ressentiment), par les chaînes de l’ignorance ou par les illusions du monde extérieur. Mais elle n’est jamais éteinte. Elle est toujours là, prête à être réveillée.
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C’est ici que la psychologie des profondeurs, celle des héritiers de Jung, rejoint Spinoza de manière étonnante. Les jungiens parlent de l’archétype du Soi, de cette image de totalité lumineuse qui habite l’inconscient collectif et personnel.
Ils parlent de l’individuation comme d’un processus qui consiste précisément à réveiller cette « gemme » endormie, à la faire remonter des profondeurs, à la laisser rayonner.
Quand l’analyste jungien accompagne un patient, il ne fait pas autre chose que d’aider cette joie primordiale à se libérer de ses voiles. Il ne crée pas la joie ; il enlève ce qui l’empêche de persévérer dans son être. La joie active est donc à la fois la plus intime et la plus universelle des réalités. Elle est ce qui, en nous, s’efforce de persévérer non pas contre les autres, mais avec les autres.
Car chez Spinoza, plus notre joie est active et rationnelle, plus elle nous porte naturellement vers l’amour intellectuel de Dieu et vers l’amour des autres êtres. La joie véritable est communicante, contagieuse, partagée.
C’est pourquoi, dans le nouvel humanisme que nous appelons de nos vœux, la joie active occupe une place centrale.
Elle est le moteur même du désir de bonheur partagé. Elle transforme l’amitié (si chère à La Boétie, Montaigne et Locke) en une joie mutuelle.
Elle rend la liberté juste non pas une limite froide, mais une condition d’épanouissement collectif. Elle fait du respect d’autrui non une contrainte morale, mais la reconnaissance joyeuse d’une autre gemme qui, comme la nôtre, s’efforce de briller. Alors que tant de voix nous invitent à la colère, à la peur ou au repli, Spinoza nous rappelle une vérité radicale et lumineuse : la joie n’est pas une récompense lointaine.
Elle est l’effort même par lequel nous persévérons dans notre être. Elle est déjà en nous, comme une pépite qui attend d’être polie par la raison, par l’amour et par la rencontre vraie.
Réveiller cette joie active en nous, et la faire rayonner autour de nous, n’est pas une option spirituelle parmi d’autres. C’est la tâche la plus concrète, la plus urgente et la plus joyeuse qui soit pour un humanisme enfin revivifié.
Car lorsque des êtres humains se reconnaissent mutuellement comme porteurs de cette même gemme lumineuse, alors le désir de bonheur cesse d’être une compétition et devient une célébration commune. Et c’est précisément là que commence la vraie liberté.
Texte écrit par Jean-Yves METAYER ROBBES
Conseiller spécial culture MIESPERANZA INTERNATIONAL UNIVERSITY