METAYER 23

Si la question de l'homme est et reste le sujet de réflexion fondamental de la philosophie et de la philosophie politique, celle de l'humanité et de son devenir semble bien inquiéter les plus « sages » d'entre nous.

Comment devons-nous penser l'humanité de demain ? L'homme comme individu doit-il revoir son rapport à l'humanité ? L'individualisme aura-t-il fait la promotion de l'égoïsme chez l’individu et sur le plan collectif ? L'homme est-il doué de générosité, de solidarité et du sentiment de fraternité ? Si toutes ces questions ont déjà fait couler beaucoup d’encre, elles restent néanmoins d’actualité et nécessitent de nouvelles réflexions

« Penser, c'est juger », dit Kant. L'homme doit-il être jugé ou repensé aujourd'hui ? Ou bien devons-nous réécouter la réponse des hommes aux grandes questions « Que dois-je faire ? » et « Comment dois-je vivre ? ».

L'homme a-t-il une destination ou doit-il réaliser sa voie ? « Faire et en se faisant, se faire », dit Nietzsche. L’homme est-il cet être vivant doué de raison ? « Les hommes sont plutôt conduis par le désir aveugle que par raison », dit Spinoza.

Dans « Ethique et Existence politique », j'évoque le désir de raison, « Il n'y a qu'un seul principe moteur, la faculté désirante », dit Aristote. Mais l'homme a-t-il un désir d'humanité ? L'humanité serait-elle relative à nos désirs ? Avons-nous le « désir de raison » comme « désir pour l'humanité » de nous élever vers un idéal, un humanisme à construire, telle une tâche à accomplir ? Avons-nous un devoir d'humanisme pour l’humanité ou une vocation ? Devons-nous combattre un germe de l’égoïsme en nous-mêmes, un égoïsme conscient de ce qu'il produit ? L'humanisme a été pensé par de nombreux philosophes et a connu sa propre évolution, aussi est-elle terminée ? L'homme sait-il où il va et surtout où il veut aller ?

Toutes ces questions concernent notre rapport aux valeurs et dépendent de notre « niveau de désir de raison », mais également de nos prises de consciences qui en découleront. L'enfant commence par se connaître au sein de ses proches, sa famille, l’école, la ville, la région, etc... La globalisation communicationnelle permet à l'enfant puis au jeune adulte de découvrir le monde et ses différentes civilisations. Des grands hommes comme Gandhi, Victor Hugo, Martin Luther King, Tolstoï, Silo ou Nelson Mandela ont annoncé la gestation d'une civilisation planétaire. Les cultures se rencontrent, se rapprochent, se marient. Pourtant, il existe aussi une autre tendance, celle du "Choc des civilisations".
On trouve cette expression dans le livre de Samuel Huntington « The clash of civilizations and the remaking of world order – 1996 ». L'auteur parle d'un conflit inévitable (selon lui) entre deux grandes civilisations, l'Occident et le Monde Arabo-Musulman. Nous savons bien que les extrémistes et les fanatiques s’opposent à l'idée d'une civilisation planétaire. La paranoïa pourrait-elle expliquer ce refus par la caractéristique de ne pouvoir vivre que « pour soi » et « contre l’autre » ? Cette psychose empêcherait un type de rapport non conflictuel. Le tyran ne veut pas lâcher le petit monde qu'il tente de dominer. Plus largement, l’homme avide de pouvoir cherche toutes les raisons pour le sauvegarder en mettant en avant des propositions « d’apparences sécuritaires ». Les extrémistes agitent les esprits, entretiennent les inquiétudes et les peurs car ils savent que l'angoisse collective est leur principale alliée. Plus la haine de l’autre progresse, plus les fanatismes prospèrent. Les nationalistes sont conscients de la fragilité de la construction d'une civilisation planétaire et dirigent leurs combats avec une arme malheureusement efficace, la « manipulation des esprits ». Le but avoué est de « couper » ceux qui les écoutent du reste du monde.

Comment une civilisation peut-elle évoluer avec la haine des autres et la coupure aux autres? Nous comprenons bien que nous sommes face à une stratégie guerrière d'ordre obsessionnelle à orientation nihiliste. Absence d'éthique, absence de valeur puisque « il n'y a plus rien que le rien, en tout cas rien qui vaille, rien qui mérite d'être aimé ou défendu : tout se vaut et ne vaut rien », dit André Comte-Sponville dans son dictionnaire de la philosophie. Le terrain est donc libre de « tout », du tout pour le tout. La dictature prend alors racine dans la peur et l'ignorance en imposant progressivement une ligne dogmatique qui ne peut jamais être remise en cause. La discussion n'est plus possible dès son arrivée au pouvoir, « tout est faux, tout est permis » dit Nietzsche. Certains cherchent le « surhomme » pendant que d'autres misent tous leurs espoirs sur l'humanité. Les premiers ne savent plus aimer alors que les autres rêvent d'amour comme désir d'amour universel pour l'humanité. Il est facile de haïr et plus difficile d’aimer. Il est facile de « dresser » des hommes à combattre les autres, comme on dresse des chiens à l'attaque pour conquérir le pouvoir ou le garder le plus longtemps possible. Il est plus difficile d'étudier, de comprendre et de transmettre. Il est plus difficile de s'interroger et de « se comprendre », de partir à la recherche de ce que l'on ne connaît pas encore de soi-même. Aussi, l'homme qui se connait un peu mieux pourra peut-être aussi apprendre à mieux appréhender et apprécier les autres. Je veux citer Socrate qui, selon Hegel était un « vrai philosophe » en ayant appliqué pour lui-même sa doctrine plutôt que de l’écrire. Avant de chercher une explication cohérente du réel dans la société, il faudrait peut-être commencer par chercher une explication cohérente de soi. Être soi, se comprendre, puis s’accepter pour mieux évoluez et dans le fond, pour mieux s’aimer ... Alors nous pourrions continuer ce processus en faisant l'effort de comprendre l'autre, puis de l’accepter et même si possible (et pourquoi pas) de l’aimer ? Aimer l'autre pour ce qu'il est, parce qu’il est différent de moi, sans avoir peur de lui et ses différences, voilà déjà la première clé du « bien vivre ensemble ». Mais le fait de s'aimer (soi-même) ne doit pas conduire vers une attitude « ultra-individualiste » du « citoyen contre toute forme de pouvoir extérieur à lui-même ». La réussite d'une politique globale dépend de son efficacité, de son objectivité, de sa cohérence, de son existence et d'une possible politique de la raison. Il y a donc une opposition entre deux orientations, d’un côté « le dogmatisme politique ou (et) religieux » qui cultivent leurs refus d’une vision globale de l'humanité et de l'autre « l’éthique et l’existence politique d'un humanisme à résonance planétaire ». Selon moi, le dogmatisme n'a aucune « existence » puisqu’il reste fermé à tous dialogues, toutes réflexions, toutes évolutions. Il y a une incapacité à l'évolution, une forme de sclérose qui empêche tout mouvement d’idées et tout pragmatisme. A moyen ou à long terme, la sclérose provoque un blocage des systèmes, à l'image de la sclérose en plaque qui paralyse l'être humain selon une progression particulièrement handicapante. Le dogme « est » mais « n'existe pas » puisqu’il n'a aucune capacité à se projeter. Il « est » comme l'eau stagnante « est », c'est-à-dire que le dogme a l'odeur de l'eau croupie. C'est l'exigence d’éthique pour l'humanité qui stimule le travail de réflexion et tient en éveil le désir de raison. Une politique nationaliste n'a pas d'éthique pour l'humanité, elle entretient le culte narcissique de l'amour de sa position dans le monde et de son « pouvoir sur » les autres nations. L'intérêt particulier et immédiat empêche toute politique de la raison car il s'inscrit dans une démarche sectaire qui ne prend jamais en compte les autres nations, les autres cultures. Le nationaliste agit comme si l'autre « n'existait pas ». Et c'est bien là son erreur et même sa faille qui le pousseront tôt ou tard vers l’obligatoire constatation de l'échec de sa doctrine, car c'est lui qui n'a pas « d'existence politique » véritable, comme j'ai déjà tenté de l'expliquer. Le nationaliste est donc « aveugle » et « sourd », il est coupé des autres réflexions dont il ignore même les arguments profonds qui démontrent l'étroitesse de ses positions dogmatiques. Le nationaliste n’a pas comme objectif l'harmonisation des nations, il se situe davantage dans une logique guerrière. Sa politique s'arrête aux frontières de son pays, sauf lorsqu'il est animé d’un désir de conquérir d'autres terres. Son champ de lecture est national, il pratique une forme « d’individualisme national », plaçant la nation comme intérêt premier, comme l’individualiste le pense et le fait pour lui-même. Leur point commun est le « sens de l'intérêt », qu’il concerne un seul être humain ou une seule nation. Le nationaliste est égoïste sur le plan personnel « et » sur le plan national. C’est un seul et même fonctionnement qui est replié sur lui-même, d’où l’impossibilité de sortir de son périmètre, on pourrait même compléter en disant, de « son périmètre de sécurité» car sa ou ses peurs dirigent une bonne partie de sa vie. Il est fermé sur l'extérieur et contre tout esprit de dialogue avec son opposition intérieur, lorsqu’il est au pouvoir, préférant désigner l'autre comme ennemi et non comme adversaire politique. Le monde est donc pour le nationaliste « un ennemi à combattre ». Pour cela, il rêve plutôt d'un « surhomme » au service de la nation. L'humaniste, lui, rêve d'un « homme généreux, solidaire et fraternel », capable même de compassion pour autrui.

Logique d'amour face à logique de guerre. Désir de fraternité face à la haine de l'autre. Politique de la raison face à la raison du plus fort qui se bat pour un « chef », un « superpuissant » adulé par une foule dans un petit coin du monde. L'humaniste a plus que jamais un grand travail de pédagogie à réaliser s'il veut que son idéal de paix, de solidarité, de justice devienne la réalité de demain. Son éthique et son existence politique sont les outils dont il dispose pour construire un nouveau modèle de société, libéré de ses peurs et de ses égoïsmes.

En d'autres termes, l'harmonisation des cultures doit devenir une priorité et permettre aux hommes de dépasser les cercles étroits des communautarismes. Aussi je voudrais citer maintenant le Docteur Roland Cahen : « Il apparaît en effet, avec une clarté toujours plus aveuglante, que ce ne sont ni la famine, ni les tremblements de terre, ni les microbes, ni le cancer, mais bel et bien « l’homme » qui constitue « pour l'homme » le plus grand des dangers ». Il s’agit donc maintenant de favoriser les rencontres des « hommes de conscience » afin de conduire l'humanité vers un chemin plus éclairé. Pour cela, cherchons notre diapason intérieur, prenons le temps de nous accorder les uns avec les autres comme le violon s’accorde avec le hautbois puis avec tous les musiciens de l'orchestre. Travaillons la partition avec justesse comme de bons musiciens qui savent ce que le mot « juste » veut dire, pour que le grand concert des nations puisse faire entendre au monde entier son nouvel Opéra pour l'Humanité : « Respect, Justice et Liberté ».

Jean-Yves METAYER
Docteur Honoris Causa
Président d’honneur de Génération Humaniste Internationale